Fondation
Émile-Nelligan

Éloge de la lauréate du prix Serge-Garant 2015

Ana Sokolović

Je voudrais d’abord, au nom de mes collègues du jury et en mon nom personnel, remercier Michel Gonneville, qui a pensé à nous réunir pour le jury de cette 9e édition du Prix Serge-Garant. Il y avait sur ce jury un compositeur, un musicologue, deux interprètes et votre humble serviteur, un « travailleur culturel ».

Il a été question lors de nos discussions du plaisir que c’était de devoir explorer nos discothèques respectives dans les jours précédant la séance qui a mené au choix de la lauréate, non pas pour le travail, mais pour le simple plaisir de revenir sur des œuvres pas écoutées depuis trop longtemps, pour le plaisir de redécouvrir des œuvres oubliées, enfin, pour le plaisir d’écouter de la musique.

Cependant, tout en savourant ce plaisir, on devait quand même se demander qui mériterait, en 2015, d’être récompensé pour « l’ensemble de son œuvre ». C’est une grande question, et bien sûr, les propositions étaient multiples, mais, malgré tout, l’unanimité s’est faite assez rapidement. Si elle s’est faite rapidement, ce n’est pas parce qu’après huit éditions le bassin de lauréats potentiels est réduit, bien au contraire, et nos discussions ont porté sur beaucoup de gens dont les noms, à n’en pas douter, reviendront encore lors des prochaines éditions du Prix…

À propos de la musique de la lauréate, les membres du jury ont souligné sa puissante expressivité, évoquant une musique inspirante qui donne du plaisir à ses interprètes et qui satisfait tous les publics, de l’amateur au spécialiste, tant elle conjugue l’intellect à l’émotion et tant elle semble vivre dans le feu de l’action.

Ce n’est pas étonnant que le nom d’Ana Sokolović ait rapidement rallié l’unanimité au sein de ce jury du Prix Serge-Garant et, à vrai dire, ce qui est étonnant, c’est peut-être qu’il ne l’ait pas fait avant!

Ana Sokolović est arrivée au Québec, depuis Belgrade, en 1992. J’ai eu l’occasion de suivre en observateur le développement fulgurant de sa carrière et j’ai eu le plaisir de la rencontrer quelques fois pour des entretiens. Je me souviens d’avoir été assez impressionné, lors de notre premier entretien en 2003, par le parcours de cette artiste qui était passée par le ballet, le théâtre et le piano avant de se tourner définitivement vers la composition.

Les choses allaient bien pour Ana Sokolović lorsque je l’ai rencontrée en 2003; depuis 1996 elle avait déjà reçu plusieurs commandes d’œuvres de l’Ensemble Contemporain de Montréal, de la SMCQ, puis du Quatuor Molinari, de la violoniste Julie-Anne Derome, de l’Orchestre baroque de Montréal, ou du Esprit Orchestra.

Elle avait déjà écrit en 1996 une première pièce, à la demande de l’Ensemble contemporain de Montréal, pour un instrument qui allait devenir très important dans son catalogue : la voix humaine. Un instrument si important qu’elle offrait en 2001 au quintette à vent Pentaèdre des Chansons à boire, qu’elle écrivait pour la violoniste Olga Ranzenhofer ses City Songs et qu’elle composait aussi la même année pour l’ensemble Bradyworks une Shower Song.

En 2003, lorsque je la rencontrais, c’était pour un article annonçant qu’elle devait écrire la pièce imposée au Concours International de Montréal des Jeunesses Musicales, qui était cette année-là consacré au violon – sa pièce allait s’intituler Chant.

Sa musique connaissait donc déjà depuis les années 90 un grand succès, et la compositrice l’expliquait seulement en disant « ma musique s’écoute bien ».

C’est vrai qu’elle s’écoute bien, la musique d’Ana Sokolović, et qu’elle provoque l’unanimité. Elle s’écoute si bien qu’elle s’écoute sous toutes les formes, dans un conte musical pour jeune public à la SMCQ ou dans un Concerto pour orchestre à l’OSM, dans un spectacle de marionnette ou dans un film d’animation, dans un spectacle de danse ou dans un opéra a capella. Et si elle s’écoute bien, c’est peut-être aussi parce que la compositrice elle-même écoute sa propre voix.

Toujours en 2003, elle me disait: « Ce qui est sûr, c’est qu’ici, je suis bien; j’ai même retrouvé mes origines. » Elle ajoutait que son directeur de maîtrise, à son arrivée à Montréal, José Evangelista, l’avait beaucoup aidé en ce sens en l’encourageant à faire la musique qu’elle avait envie de faire. Et comme on n’est jamais plus universel que lorsque l’on est personnel, en effet, la musique d’Ana Sokolović s’écoute bien.

C’est peut-être aussi parce que la compositrice n’impose rien à ses auditeurs ; en 2006, dans un portrait d’elle que rédigeait Isabelle Picard pour la revue Circuit, Ana Sokolović disait: « Je ne souhaite pas que les images de l’auditeur coïncident avec les miennes. J’espère susciter sa curiosité et, surtout, son imagination. »

10 ans avant, en 1996, la Société de musique contemporaine du Québec avait commandé à Ana Sokolović une œuvre, intitulée Jeu de portraits, qui rendait hommage, entre autres, à Serge Garant. En 2011-2012, la SMCQ, dont Serge Garant a été l’un des cofondateurs, saluait l’excellence du travail d’Ana Sokolović à travers une centaine de concerts présentés dans la cadre de sa Série hommage et, point culminant de cette année extraordinaire, en avril 2012, la ministre de la Culture du gouvernement du Québec, Christine St-Pierre, déclarait Ana Sokolović « trésor national ».

À travers l’intégration de ses propres racines et la transposition de son identité personnelle dans une culture vivante et universelle, qui est aussi la nôtre, Ana Sokolović compose une musique qui nous rejoint, nous, à Montréal, mais aussi nous, à Toronto, et nous, à Aix-en-Provence, ou à Belgrade.

C’est pourquoi nous avons choisi à notre tour de saluer l’exceptionnelle qualité de l’ensemble de l’œuvre d’Ana Sokolović en lui attribuant le Prix Serge-Garant 2015.

Bravo!

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