Éloge de la lauréate du prix Émile-Nelligan 2006

par Louise Warren, présidente du jury

Maude Smith Gagnon, Une tonne d'air, Triptyque.

Dans le premier recueil de poésie de Maude Smith Gagnon, Une tonne d’air, l’écriture est à la fois savante, sensible, intense et constante dans sa justesse et sa retenue. La poète donne à vivre une étonnante expérience de la nature, de la matière, du temps végétal, minéral, animal. Le poème se développe dans une micro-écriture et avance dans une lenteur pure. Anatomie du paysage :


Calé au fond d’un lac, le bois mort se décompose
lentement. Les particules qui s’en détachent rendent l’eau
visqueuse, lui donnent presque une épaisseur.

On imagine un monde de silence. Certaines espèces sous-marines
captent pourtant le glissement des troncs sur le lit
pierreux, les sentiers d’air, le grattement ramolli
des écorces, les murmures de la vase.

Le vent se lève. Des branches peignent la surface.


Une poésie de l’écoute qui permet la multiplication des points de vue et ce, par les insectes, les plantes, les oiseaux, la terre. Foisonnement des expériences de perception, mais aussi épreuve de l’indifférence, de l’impersonnel, du dehors. Sous ce regard neuf, l’humain se réduit à des traces, l’humain est un événement de la matière. Cette poésie rare s’exclut de la psychologie des émotions, de l’histoire personnelle. Cet art de l’instant fait parfois des clins d’œil aux haïkus, de façon combien fine.


Grattements, bruits de succion : trois fourmis s’affolent autour d’un fruit sec.


À la fragilité du monde correspond la fragilité de l’œuvre et cette adéquation entre le propos et le processus est tout simplement parfaite.